• PME : les obstacles à la relance

  • Business Magazine No. – 1256 – du Mercredi 12 Octobre 2016 au Mardi 18 Octobre 2016
    PME
    80 % de nouvelles PME cessent d’opérer après deux ans

    En attendant que le gouvernement dévoile son plan directeur pour le secteur des PME, des freins continuent de bloquer l’esprit entrepreneurial des Mauriciens. Notre dossier met en exergue ces murs souvent infranchissables de même que des propositions pour les faire tomber.

    Les autorités sont déterminées à donner une nouvelle impulsion aux petites et moyennes entreprises (PME). Un secteur qui, à ce jour, contribue à hauteur de 40 % du produit intérieur brut (PIB). Malgré les plaidoyers des gouvernements qui se sont succédé pour faire de ce secteur le moteur de croissance de l’économie mauricienne, force est de constater que les discours sont restés au stade d’effet d’annonce. Un cycle que les gouvernants du jour entendent bien briser. C’est dans cette optique qu’un plan directeur pour le secteur des PME sera dévoilé dans les semaines à venir. La rédaction du document a été confiée à Empretec Mauritius. On y apporte actuellement les dernières retouches.

    La vision du gouvernement est claire pour le secteur : favoriser l’esprit d’entreprise surtout chez la jeune génération. Dans cet élan, la distinction est faite entre les PME et les microentreprises, soit les sociétés dont le chiffre d’affaires ne dépasse pas Rs 2 millions. Alors que la Banque de Développement est appelée à devenir une banque dédiée aux microentreprises.

    En encourageant les jeunes à se lancer dans l’entrepreneuriat, les autorités veulent aussi faire reculer le chômage, qui était à un taux élevé de 7,6 % au premier trimestre. Vino Sookloll, publicitaire et président de l’Association of Communication Agencies of Mauritius, trouve une telle stratégie louable. «Il s’agit d’une stratégie politique. On veut donner l’opportunité aux Mauriciens de se lancer dans l’entrepreneuriat car l’État et même le secteur privé n’arrivent plus à créer de l’emploi», argue-t-il.

    Mais avant de pouvoir prétendre devenir une nation d’entrepreneurs, il est essentiel de s’attaquer aux maux chroniques qui affectent le secteur. Premier obstacle au développement du secteur : le manque d’informations fournies par les autorités aux porteurs de projets. Selon Jean-Max Appanah, comptable spécialisé dans les PME, les entrepreneurs sont loin de bénéficier d’un encadrement professionnel adéquat. Celui-ci aurait dû être prodigué par des organismes comme la Small and Medium Enterprises Development Authority (SMEDA) ou Mybiz.

    Financement : l’éternel problème

    Même son de cloche chez Smart Moves for Entrepreneurs, plateforme vers laquelle se tournent les Mauriciens qui souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat. «Nous notons qu’il faut aussi du ‘Legal literacy’ pour les PME. Ce qui fait que certains entrepreneurs rencontrent des difficultés car leurs contrats ne sont pas bien ficelés ou qu’ils ignorent les réglementations, entre autres», fait ressortir Marie-Noëlle Elissac-Foy, cofondatrice de Smart Moves for Entrepreneurs.

    Pour Jean-Max Appanah, il est essentiel pour l’entrepreneur de s’entourer de professionnels qui l’aideront à préparer son business plan et à mieux comprendre les réglementations dans le domaine d’activité où il compte opérer. «Avant de se mettre à son propre compte, un entrepreneur doit être entouré de trois personnes clés. C’est ce que les institutions dédiées aux PME ne disent pas au futur entrepreneur. Ces trois professionnels sont : le comptable, le banquier et l’avocat. Ils sont là pour aider l’entrepreneur à grandir, mais aussi à mieux maîtriser ses contrats professionnels», conseille-t-il.

    Faute de bonnes informations, 80 % de nouvelles PME cessent leurs opérations après uniquement deux ans d’existence. Le cycle de vie d’une entreprise est de cinq ans, estime Jean-Max Appanah. Généralement, au cours des deuxième et troisième années, la PME commence à avoir des soucis financiers. C’est alors qu’elle approchera sa banque pour avoir du crédit afin de fluidifier son cash-flow. La banque, quant à elle, va nommer des chargés de clientèle qui, parfois, n’ont aucune maîtrise du dossier de l’entrepreneur pour étudier sa requête. Bien souvent, celle-ci sera rejetée car la «banque recommande aux ‘Account executives’ de travailler à partir d’un ‘checklist’ et si l’entrepreneur ne répond pas aux critères, aucun prêt n’est accordé

    Ainsi, selon les chiffres du ministère des Affaires, des Entreprises et des Coopératives, il ressort que de 2005 à 2011, 295 PME ont arrêté leurs opérations. Pour les années suivantes, le nombre de fermetures est respectivement de 52 (2012), 36 (2013), 36 (2014) et 25 (2015). «Des fermetures principalement causées par des problèmes de financement», soutient-on au ministère.

    Pour Jean-Max Appanah, il est grand temps que les entrepreneurs changent leur façon de penser. «Il faut arrêter de croire que sans l’appui de la banque, les PME ne peuvent pas avancer et grandir», insiste-t-il.

    Si l’entrepreneur était bien encadré, son comptable et son avocat lui auraient proposé de puiser dans ses propres ressources. «Avec un bon cash-flow, l’entrepreneur peut se permettre de mettre de l’argent de côté pour financer lui-même ses projets», observe l’avocat, qui ajoute que l’entrepreneur, par définition, est une personne qui prend des risques mais «avec le manque d’informations, il ignore que tous ses projets ne seront pas financés par la banque. Et qu’il devra prendre des risques pour voir grandir sa PME. On n’a jamais expliqué aux entrepreneurs qu’ils doivent dès le départ gérer leur business et que l’État et les banques sont là uniquement pour leur donner un coup de pouce

    Mauvais payeurs

    Autre frein à la croissance des PME : l’endettement. Là aussi, il y a une éducation à faire. Une étude menée par Wayan Sunnasy, jeune étudiant et fils de Dev Sunnasy, CEO d’EDS et président de la Mauritius IT Industry Association, révèle que l’endettement est la raison principale derrière la chute des PME.

    «Dans le cadre de cette étude, nous sommes partis à la rencontre des entrepreneurs. Et en discutant, nous nous sommes rendu compte que l’endettement est un problème récurrent auquel fait face une grande partie des PME mauriciennes», soutient Dev Sunnasy.

    L’étude révèle que les PME sont endettées car elles ne sont pas payées à temps ou ne sont jamais payées. C’est ainsi un problème fondamentalement lié aux débiteurs. Il peut se révéler fatal pour certains entrepreneurs qui engagent des sommes conséquentes dans le processus de production.

    Jean-Max Appanah y va également de son commentaire. «Les PME ont également des fournisseurs et donc, des délais de paiement à respecter. Et ne pouvant respecter ces délais, elles s’endettent. Elles multiplient les emprunts auprès des banques, elles paient les intérêts mais rien ne rentre dans la caisse», observe-t-il.

    Sur la base de l’étude qu’il a menée, Wayan Sunnasy précise que les mauvais payeurs sont : l’État et certains opérateurs du secteur privé. Ainsi, 76 % des impayés sont de l’État. Une situation qualifiée de «choquante» par Dev Sunnasy, qui avance que «l’État est supposé donner l’exemple, mais c’est loin d’être le cas. Les hauts fonctionnaires sont les principaux responsables, mais ils ne sont pas conscients de leur passivité.»

    Dans le secteur privé, on retrouve les mauvais payeurs notamment dans l’hôtellerie, l’industrie manufacturière et le secteur sucrier. «C’est un véritable drame que vivent les PME. J’ai un client qui a un montant de Rs 2,9 millions qu’on lui doit toujours. Son client est un hôtel. Chaque fois qu’il appelle, on lui dit que le chèque n’est pas prêt», déplore le comptable. Il ajoute que certains hôtels règlent leurs commandes parfois après plus de 90 jours. Ce qui met parfois une pression insoutenable sur les PME qui se retrouvent à court de liquidités.

    Comment aider les PME à sortir de leur situation d’endettement ? Pour Dev Sunnasy, c’est à l’État de proposer une solution. «Le gouvernement pourrait adopter une loi sur les retards de paiement comme préconisé par l’Union européenne. Cela aiderait les PME à sortir du marasme actuel. Elles pourraient ainsi créer de l’emploi, dépendraient moins des banques et s’endetteraient moins», recommande-t-il.

    Quant à Jean-Max Appanah, il pointe du doigt les commis de l’État. «Les fonctionnaires ne font pas leur travail. Il est grand temps que l’État et le secteur privé assument leurs responsabilités. Je compte parmi mes clients une PME rodriguaise qui évolue dans le domaine de la construction. À Maurice, on lui doit Rs 4,5 millions», indique-t-il.

    Pour améliorer l’efficience des PME, l’État devra prendre en considération toutes ces problématiques. Plus que jamais, les entrepreneurs et porteurs de projets ont besoin d’un coup de pouce des autorités.

    Protection contre les fraudeurs

    Pour remettre le secteur des PME sur les rails, les autorités doivent prendre des mesures pour protéger les entrepreneurs contre les fraudeurs. La fraude par chèque est un problème répandu et auquel la Banque de Maurice doit s’attaquer au plus vite. «J’ai personnellement proposé une solution à la Banque de Maurice pour protéger les entreprises contre la fraude par chèque. Mais on m’a expliqué qu’on n’était pas en mesure d’appliquer ma solution», souligne Jean-Max Appanah.

    La SMEDA recense 1 680 PME

    Depuis le début de l’année, la Small and Medium Enterprises Development Authority (SMEDA) a enregistré 570 nouvelles PME engagées dans les secteurs prioritaires : industrie manufacturière, agro-industrie et Tic. Et 1 010 autres PME dans d’autres secteurs.

    Endettement : le cas français

    Que ce soit en Angleterre, en France ou à Singapour, les PME souffrent d’endettement. «Une étude réalisée en France, cette année, a révélé que les PME perdent 16 milliards d’euros. Somme qui aurait pu être utilisée pour créer 100 000 emplois», soutient Dev Sunnasy. Face à cette situation, l’État français a décidé de prendre les choses en main en appliquant la loi sur les retards de paiement. Ainsi, tout récemment, Air France a été condamnée à payer 300 000 euros d’amende. Alors que SFR a dû débourser 375 000 euros.

    Shareenah Kalla
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